Quelle réflexion une saga de science-fiction grand public comme Star Wars peut-elle porter sur nos systèmes politiques ?

 


Derrière l’exubérance technologique, le curseur temporel semble de fait bloqué sur des modèles installés dans la période antique (et en nous ramenant très loin dans le temps, les fameux textes déroulants des débuts de film ne mentent donc presque pas). Les formes d’organisation politique décrites sont des modèles déployés depuis l’antiquité terrienne, réduits à un schéma binaire : la République face à l’Empire, autrement dit une forme de représentation stylisée de la démocratie parlementaire face à une autre de la dictature autoritaire.

 

Besoin de se rassurer avec des modèles connus ? Compte tenu du mode et des lieux de production de ce type de bien culturel, les sources d’inspiration choisies ne paraissent guère étonnantes. Ce sont les modèles à disposition qui sont plus facilement saisis. Mais leur réagencement construit une vision du monde particulière. Les institutions opérant dans Star Wars semblent relativement centralisées, en l’occurrence à Coruscant, planète capitale. Lorsque la République est encore en place, on peut voir un Sénat, mais pas vraiment de « société civile ».

 

"L’HYPOTHÈSE PROPOSÉE POUR CETTE RÉPUBLIQUE PARAÎT CEPENDANT AMBITIEUSE : ELLE LAISSE PENSER QU’UN PARLEMENTARISME PEUT FONCTIONNER À UNE ÉCHELLE GALACTIQUE."

 

L’hypothèse proposée pour cette République paraît cependant ambitieuse : elle laisse penser qu’un parlementarisme (au moins avant son détournement par le Sénateur et futur Empereur Palpatine) peut fonctionner à une échelle galactique. Des espèces très différentes semblent ainsi pouvoir travailler ensemble à la mise en œuvre et à l’entretien d’un cadre politique (mais pas les robots, dont les plus avancés paraissent pourtant manifester une forme d’« intelligence »).

 
 
Ce parlement s’avère d’ailleurs hybride, puisque des monarchies peuvent y être représentées. Padmé Amidala, jeune représentante de la planète Naboo, est présentée comme le modèle de la reine éclairée que le pouvoir despotique ne pourrait guère tenter, et qui, malgré son amour pour Anakin Skywalker, finira horrifiée par l’évolution de ce dernier. Quant aux fameux chevaliers Jedis, ils ont un conseil conçu comme une instance particulière et séparée, avec notamment pour mission de maintenir la paix dans la République galactique.

 

C’est ce système institutionnel qui va montrer progressivement sa vulnérabilité et servir ainsi de ressort narratif aux épisodes de la « prélogie ». L’état d’exception, sous prétexte de préservation d’une paix plus durable, ne sera qu’une étape vers la transformation en un mode de gouvernement plus autoritaire. Telle qu’elle est présentée, la situation ne semble alors plus laisser de choix : face à une dictature, il ne reste que la guerre.

Comme si l’engrenage des événements et des réponses était fatal… L’alliance rebelle prend elle-même une tournure martiale et devient aussi capable de construire une organisation militaire. L’Empire, de son côté, a confiance dans sa puissance technique. À tel point même que, pour ses représentants, pulvériser une planète entière ne pose pas un gros dilemme moral.

 

  

Un univers sans idéologie

À bien y regarder, derrière cet apparent cadre politique, l’univers de Star Wars apparaît en fait comme un univers désidéologisé : il ne reste qu’une lutte entre le Bien et le Mal. La garantie qu’offrent les Jedis fonctionne elle-même sur des bases essentiellement morales (leurs interventions s’avèreront d’ailleurs inefficaces). Si politique il y a, elle semble plus une question de valeurs que d’idées dépassant les principes abstraits. Dans les deux camps, l’horizon collectif ne semble être que le maintien d’un système.

Le cadre politique des collectifs ne serait-il alors qu’une affaire d’oscillation ? Dans ses développements, la saga Star Wars essaye à sa manière de montrer les ambiguïtés et les hésitations de la nature humaine, ainsi que les résonances plus larges que cela peut avoir. 

 

 

Par Yannick Rumpala 

 

Yannick Rumpala est maître de conférences en science politique à l’Université de Nice. Ses recherches ont porté pour une large part sur les reconfigurations de la régulation publique et des activités de gouvernement. Une partie de ces recherches « par le haut » des institutions a été rassemblée dans un ouvrage paru en 2010. Il s’intéresse maintenant davantage « par le bas » aux processus de construction d’alternatives sociales et écologiques, d’une part à travers des formes d’expérimentations et de projets se développant à l’écart des institutions étatiques et marchandes, et d’autre part à travers l’imaginaire politique de la science-fiction, considérée comme une manière d’« habiter les mondes en préparation ».

Article publié le : 28/04/2016

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